« Pas besoin d’être stupide pour bosser ici, mais ça aide »

Recruté pour son intelligence, ne doit surtout pas l'utiliser.

Comment les entreprises favorisent la stupidité collective et pourquoi vous avez parfois l’impression que certains sont récompensés pour avoir laissé leur cerveau à la maison.

André Spicer est professeur de comportement en entreprise à la Cass Business School de Londre. Il s’est spécialisé dans l’étude de la culture d’entreprise. Dans son dernier livre, co-écrit avec Mats Alvesson The Stupidity Paradox: The Power and Pitfalls of Functional Stupidity at Work (2016), il développe l’idée que les entreprises génèrent une forme de stupidité collective.

La stupidité collective des entreprises

Il y a de grandes chances pour que vous ayez déjà été confronté à la stupidité collective des entreprises. Elle n’est pas l’apanage des grands groupes. Elle est très répandue sous l’une ou l’autre de ses formes et à divers degré. Que ce soit une entreprise, tout un service ou même un petit open space ou se côtoient moins d’une dizaine de collègues. En fait, vous avez probablement découvert la stupidité collective dès votre premier poste!

Les brillants jeunes gens qui intègrent le monde du travail découvrent vite que, même s’ils ont été recrutés sur la base de leur intelligence, on n’attend pas d’eux qu’ils l’utilisent. On leur confiera des tâches répétitives et abrutissantes. S’ils font l’erreur d’utiliser effectivement leur intelligence, ils seront mis à l’écart par leurs collègues et recadrés par leur hiérarchie. Après quelques années d’expériences, ils découvriront que les promotions sont toujours attribuées aux meilleurs pratiquants de la stupidité d’entreprise.

C’est d’ailleurs là qu’est le drame. Tout recrutement se fait pour embaucher le ou la meilleur-e. Le problème, c’est que votre intelligence, votre savoir-faire, vous pousse à optimiser votre travail, à chercher les bonnes façons d’accomplir vos tâches… voir pire, à questionner les procédures!

Les entreprises embauchent des gens brillants puis les encouragent à laisser leur esprit critique au vestiaire. S’interroger sur des sujets difficiles ou essayer de prendre de la hauteur représente une dangereuse perte de temps. Les employés les plus talentueux apprennent vite à n’utiliser leur intelligence qu’à dose homéopathique.

André Spicer nous livre nombre d’exemples d’applications de la stupidité collective. Je ne vous citerais pas tous ces exemples, je vous invite à lire l’article complet (dans la langue de Shakespeare) cité en source. Retenons tout de même un exemple particulièrement emblématique que nous voyons régulièrement se produire. Celui du changement de logo. Ou lorsqu’une entreprise, dans l’espoir de changer son image ou sa culture, va dépenser des millions d’euros, mobiliser des centaines d’heures de travail de ses salariés pour parvenir à des résultats dérisoires…

Une autre source inépuisable de la stupidité en entreprise est la croyance immodérée dans le pouvoir des marques. Nombre de sociétés semblent penser que, en modifiant leur logo, il leur est possible de changer toute l’entreprise. Malheureusement, la plupart du temps, il ne s’agit que de vœux pieux des cadres dirigeants. Nous avons vu se dérouler de coûteuses opérations de rebranding qui n’ont débouché sur rien d’autres qu’un nouveau logo.

La constante de tous ces exemples? La stupidité collective se traduit généralement (dans les grands groupes en tout cas) par d’inimaginables gaspillages de temps, d’argent… et d’intelligence!

Comment se couler dans le moule de la stupidité collective?

Si vous souhaitez vous conformer à ce modèle afin d’assurer votre avancement au sein d’une entreprise où règne la stupidité collective, voici quelques stratégies gagnantes identifiés par André Spicer et Mats Alvesson lors de leur étude. La recette est relativement simple et mêle conformisme, croyance aveugle, opportunisme et un désintérêt marqué des conséquences.

Bien évidemment, chaque salarié à son propre profil et l’avancement n’est pas toujours lié à la conformité de chacun au moule de stupidité attendu par l’entreprise. Mais si vous vous êtes déjà demandé comment quelqu’un au-dessus de vous pouvez avoir fini à ce poste… vous aurez peut-être ici quelques éléments de réponse.

Faites comme les autres

L’une des tactiques les plus commune, c’est tout simplement de faire comme les autres, même s’ils ont torts. Si vos concurrents adoptent une nouvelle stratégie, copiez-la – peu importe à quel point elle est mal pensée. Si un autre concurrent lance une opération de Management par la Qualité Totale, prenez la suite. Il est souvent très profitable de copier les entreprises légendaires comme Google – même si vous êtes dans un secteur d’activité complètement différent. Appelez ça « best practice » et on vous qualifiera de génie. Quand ça tourne mal, il vous suffit de dire: « tout le monde s’est trompé ».

L’auteur a visiblement beaucoup étudié des postes de cadres intermédiaires. Cette maxime du conformisme est pourtant applicable à tous les échelons d’une entreprise. Observez vos collègues, particulièrement celles et ceux qui sont dans l’entreprise depuis longtemps, qui ne font pas de vague et sont bien vus par la hiérarchie. Calquez votre comportement sur le leur, effectuez vos tâches administratives en suivant leur méthode, adoptez leur rythme. Vous marquez déjà de nombreux points et une belle carrière vous attend dans cette joyeuse ambiance de stupidité collective.

Mais être conformiste n’est pas toujours suffisant pour vous assurer les promotions que vous attendez.

Votre n+1 a TOUJOURS raison

Naviguez dans l’océan de la stupidité collective nécessite de partir du principe que votre chef a raison. Cela signifie, faire ce qu’il ou elle veut que vous fassiez, peu importe à quel point c’est idiot. Et plus important encore, vous devriez toujours faire ce que le ou la boss de votre boss veut. On dira de vous que vous êtes loyal et vous n’aurez jamais besoin de défendre votre poste. Quand les choses tournent mal, vous pourrez toujours dire que c’est de la faute de votre chef.

Veillez à toujours approuver votre n+1. Manifestez votre soutien à ses décisions lors des réunions, exécutez ses ordres sans broncher, montrez lui que ces instructions ont toujours été respectées à la lettre (surtout si elles sont délirantes, ça pourra vous servir plus tard – par mail, ça laisse des traces). Bien évidemment une loyauté à toute épreuve n’est pas suffisante pour progresser, vous devrez aussi faire preuve d’une bonne dose d’individualisme sans scrupule.

Soyez opportuniste

Être extrêmement opportuniste est plus que conseillé. Nombre d’individus réussissent à se pousser à croire à tout s’ils y gagnent quelque chose. S’ils sont payés suffisamment, ils en viendront à croire n’importe quoi.  Ainsi, si vous devez justifier de la raison de votre adhésion à des moyens d’actions stupides, rappelez que vous ne le faites que pour l’argent. De cette manière, quand les choses tourneront mal, vous pourrez dire que c’est à cause de cette politique salariale incitative.

Ici encore, on voit que l’étude ne fut pas mener auprès des employés les plus bas de la hiérarchie. Si c’est votre cas, rassurez-vous, l’argument d’un taux de chômage élevé remplace aisément celui du salaire élevé pour justifier toutes les compromissions.

Ignorez les conséquences

Le conseil final pour tout bon pratiquant de la stupidité collective, c’est de rester en mouvement. Il est vital d’éviter de se retrouver coincer avec ses propres erreurs. Attribuez-vous le mérite de tous les petits succès acquis à court-terme et disparaissez avant que les conséquences à long-terme n’apparaissent. Comme ça, quand les choses tourneront mal, c’est quelqu’un d’autre qui devra nettoyer derrière vous.

D’où l’importance d’appliquer cette stratégie dans une entreprise vous offrant une relative mobilité au risque de vous retrouver obligé de faire face aux conséquences de votre comportement – certes stupide – mais ô combien adapté à votre environnement de travail.

 

Source: Aeon

 

Vous vous êtes déjà retrouvé baigné dans la stupidité collective? Quels enseignements vous en avez retenu?

Julien

Julien

Diplômé de sociologie, rompu à la relation client, ancien dirigeant de start-up, je conseille aujourd'hui les entrepreneur-se-s dans leurs choix stratégiques.
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